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Tchernobyl, 40 ans après : trois leçons juridiques et sanitaires que nos sociétés refusent encore d'entendre

  • 28 avr.
  • 6 min de lecture

LETTRE DE L'ENVIRONNEMENT, AVRIL 2026


Par Corinne Lepage, avocate associée et présidente


Introduction : commémorer ne suffit pas


Le 40e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl a suscité de nombreuses publications et plusieurs documentaires particulièrement éclairants sur le déroulement chaotique des opérations, l'incompétence du personnel chargé du test fatal, le déni des autorités soviétiques, le retard pris à l'évacuation des populations gravement contaminées, un procès délibérément limité aux seuls responsables opérationnels de la centrale, et enfin le mensonge d'État érigé en mode de gouvernance. Commémorer, pourtant, ne suffit pas. Quarante ans après, il s'agit surtout de tirer les leçons que quatre décennies de déni collectif nous ont empêchés d'intégrer pleinement dans notre droit, dans nos politiques de santé publique et dans notre culture de la transparence démocratique. J'en distingue trois, qui s'articulent et se renforcent mutuellement, et dont les implications juridiques restent entières aujourd'hui.


1. Quand la rentabilité prime sur la sécurité et la santé des populations : une logique qui perdure


Tchernobyl n'est pas un accident au sens ordinaire du terme. C'est le produit cohérent d'un système dans lequel la logique du coût l'emporte systématiquement sur celle de la sécurité et de la santé humaine : une réalité que le droit de l'environnement et le droit de la santé publique ont précisément vocation à corriger.


Les réacteurs RBMK avaient été construits à l'économie, avec un niveau de sûreté notoirement insuffisant. Le test à l'origine de la catastrophe avait été maintenu alors que tout commandait de l'arrêter pour des raisons économiques, et non techniques. La gestion post-accident elle-même a obéi à la même logique : le suivi sanitaire des populations a été délibérément relégué au rang de préoccupation secondaire.


Le professeur Legassov l'avait dit avec clarté au procès, au risque de sa carrière et finalement de sa vie : la gestion au coût le plus modeste, la primauté de la rentabilité permanente, le refus de considérer les retombées humaines comme un sujet digne d'attention, voilà ce qui avait conduit à la catastrophe. Les liquidateurs, envoyés éteindre l'incendie sans protection adéquate, sont quasiment tous morts. Ceux qui ont assuré le nettoyage ultérieur ont payé un tribut sanitaire considérable. Le professeur Legassov lui-même, après avoir dit la vérité, a été totalement abandonné par le système qu'il avait pourtant servi, et s'est suicidé. Son destin illustre la brutalité de cette logique mieux que n'importe quel rapport officiel. On pourrait en dire autant du professeur Bandajevski, condamné au goulag pour avoir tenté de soigner les populations avec de la pectine, à l'époque où les autorités niaient encore l'ampleur réelle de la contamination.


Cette primauté du coût sur la sécurité ne relève pas seulement de l'histoire soviétique. Elle structure encore aujourd'hui la manière dont les sociétés occidentales appréhendent le risque nucléaire et elle appelle des réponses juridiques précises. Les coûts astronomiques liés à une catastrophe nucléaire, que l'IRSN évaluait en 2019 à plus de 400 milliards d'euros pour Tchernobyl, ne sont pas couverts par les assurances privées : les plafonds de l'assurance collective avoisinent 3 milliards d'euros, soit moins que le coût d'une marée noire majeure. Ce sont les contribuables qui assument, en dernier ressort, la totalité du risque.


Pourtant, la question du coût réel du nucléaire (accidents, gestion à très long terme des déchets, rejets radioactifs liquides et gazeux autorisés dans les milieux naturels, état de santé des sous-traitants des installations nucléaires de base) reste largement absente du débat public. La priorité institutionnelle donnée à l'industrie nucléaire interdit même de la poser de manière rationnelle, quand bien même des progrès considérables ont été accomplis en matière de prévention et de sûreté. L'absence en France d'un registre national des cancers (les registres existants ne couvrent aujourd'hui que 20 % du territoire, et le gouvernement en a toujours défendu le périmètre restreint) n'est peut-être pas étrangère à la volonté d'éviter d'établir des corrélations entre la présence de centrales et certaines pathologies. Le système continue.


2. La science sous tutelle institutionnelle : un débat scientifique délibérément empêché


La deuxième leçon est indissociable de la première. Elle tient à l'organisation institutionnelle du silence scientifique, qui a des conséquences directes sur la capacité des victimes à faire valoir leurs droits devant les juridictions.


Combien de morts Tchernobyl a-t-il causés ? Quelques dizaines selon certains experts, dont le professeur Pellerin, à plusieurs centaines de milliers, voire davantage, si l'on intègre les liquidateurs et les générations suivantes. Quarante ans après, ce gouffre statistique dit tout sur l'état réel de nos connaissances. L'OMS est liée à l'AIEA par un accord qui lui interdit de publier de manière autonome des données sur les effets sanitaires du nucléaire, afin de préserver les intérêts de l'industrie nucléaire mondiale. Ce silence sciemment organisé s'est reproduit, trait pour trait, lors de l'accident de Fukushima.


J'ai moi-même participé, en 2011, au colloque organisé à Kiev par l'AIEA, à l'occasion des 25 ans de Tchernobyl. Les Ukrainiens avaient fourni d'immenses atlas de contamination retraçant l'évolution des zones depuis 1986. Ils étaient accablants : pour la plupart des isotopes, la situation était quasi identique, voire aggravée. Ce qui frappait le plus, c'était le sort des cohortes d'enfants âgés de 0 à 18 ans en 2011, nés bien après l'accident, dans des districts officiellement autorisés et non évacués, et pourtant reconnus comme victimes de Tchernobyl à hauteur de 80 %.


Cette réalité nous avait conduits, Michèle Rivasi et moi-même, à soutenir la demande du professeur Bandajevski, qui dirigeait le dispensaire d'Ivankov : obtenir un financement européen de 3 millions d'euros pour construire un nouveau dispensaire destiné à accueillir les femmes enceintes, afin qu'elles puissent se nourrir sans consommer d'aliments contaminés durant leur grossesse et les six premiers mois de vie de leur enfant. Nous l'avons inauguré ensemble au début de l'année 2014. Ce fut l'un des premiers bâtiments bombardés par les forces russes en 2022.


Ce déni n'a pas été le seul fait de l'URSS. En France, nous avons longtemps soutenu que le nuage radioactif s'était arrêté aux frontières. Nous n'avons jamais indemnisé nos agriculteurs, contraints pendant plusieurs semaines de ne pas commercialiser leurs produits frais. Nous avons refusé de reconnaître la réalité de la contamination de l'Est de la France, du Jura, des Alpes du Sud et de la Corse et nous sommes l'un des rares pays à ne pas avoir réclamé d'indemnisation à ce titre.


Aujourd'hui, les questions sanitaires liées au fonctionnement ordinaire des centrales, aux rejets radioactifs dans les cours d'eau, à la santé des travailleurs du nucléaire et de leurs sous-traitants restent des sujets hors débat. Jusqu'à quand ?


3. Le mensonge d'État comme mode de gouvernance : une pathologie qui dépasse les régimes autoritaires


La troisième leçon est la résultante directe des deux précédentes, et elle est peut-être la plus lourde de conséquences pour notre droit constitutionnel, notre droit administratif et notre culture démocratique. Ce qui est inavouable doit être tu, et ne peut l'être qu'au prix d'un mensonge d'État structuré.


En URSS, le Parti communiste a organisé la protection des décideurs politiques : Gorbatchev lui-même ne consacre que quelques lignes à Tchernobyl dans ses mémoires, tout en reconnaissant que la catastrophe a été un déclencheur de la suite des événements. Le procès s'est limité aux responsables opérationnels de la centrale, épargnant les architectes du système.


Mais la tentation du mensonge institutionnel n'est pas le propre des régimes autoritaires. Le Premier ministre japonais en fonction lors de la catastrophe de Fukushima a raconté lui-même comment TEPCO et une partie de l'écosystème nucléaire avaient tenté de lui dissimuler la réalité de l'accident, jusqu'à ce qu'il décide de se rendre sur place en hélicoptère et de pénétrer dans les locaux de TEPCO, où il découvrit que l'opérateur disposait de caméras filmant l'intérieur de la centrale en temps réel, sans jamais l'en avoir informé. Soutenir ensuite qu'il n'y avait pas eu d'accident nucléaire à Fukushima, mais seulement un tsunami, revient à confondre la cause et l'effet : c'est précisément parce que les digues de protection avaient été dimensionnées en deçà du niveau nécessaire que le tsunami a provoqué l'accident nucléaire. Les rapports publiés à la suite de Fukushima, d'une honnêteté rare, sont accablants sur ce point.


En France, la gestion de Tchernobyl a été particulièrement catastrophique et douloureusement gravée dans la mémoire collective. Ces épisodes posent une question de fond que nos démocraties n'ont pas encore résolue : un accident nucléaire est-il compatible avec la transparence démocratique et le droit à l'information des citoyens ? Les rapports de la Commission nationale du débat public sur le déroulement des concertations préalables aux nouveaux réacteurs EPR2 montrent que nous n'y sommes pas encore : l'accès aux éléments du débat, y compris en matière de coûts réels, reste profondément lacunaire.


Conclusion : ce que nous devons aux générations futures


Ces trois leçons n'ont aucune prétention à l'exhaustivité. Elles visent simplement à rappeler que le sujet nucléaire structure en profondeur le modèle de nos sociétés à venir et engage considérablement les générations futures. Le minimum que nous leur devons, c'est de disposer du maximum de connaissances disponibles, de placer la santé et la sécurité au premier rang des priorités, et de créer les conditions d'un débat rationnel et transparent sur l'avenir énergétique que nous voulons construire.


Sur ces trois points (accès à l'information environnementale, indemnisation des victimes de contamination, responsabilité des opérateurs), le droit de l'environnement dispose des outils nécessaires. Encore faut-il la volonté politique de les mettre en œuvre. Quarante ans après Tchernobyl, cet accord minimal sur les faits reste à construire.


 
 
 

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