Sûreté nucléaire en France : derrière un rapport rassurant, les risques s'accumulent
- 8 juin
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La lettre de l'environnement - Juin 2026
Corinne Lepage, Avocate associée, présidente de Huglo Lepage Avocats
La sûreté nucléaire française est officiellement jugée satisfaisante par l'ASNR dans son rapport annuel 2025, présenté devant l'OPECST en mai 2026. Mais cette évaluation globale dissimule trois dynamiques convergentes : le vieillissement simultané de 37 réacteurs mis en service entre 1976 et 1985, représentant 66 % du parc ; l'assouplissement des règles générales d'exploitation au moment précis où ces réacteurs dépassent leur durée de vie initiale de 40 ans ; et la réduction d'environ 30 millions d'euros du budget de l'ASNR, soit près d'un quart de ses ressources de fonctionnement. La Cour des comptes a confirmé en novembre 2025 l'alourdissement des opérations lié au vieillissement et la persistance de difficultés structurelles dans la maintenance.
C'est ce que les chiffres et les faits imposent d'examiner sans détour.
1. Un parc qui vieillit vite, dans un environnement qui se dégrade
La première menace est technique, et elle est structurelle. Entre 1976 et 1985, 37 réacteurs ont été mis en service, représentant 66 % du parc. Tous vieillissent simultanément, ce qui signifie que les défis se posent tous en même temps, sans possibilité de lisser les risques dans le temps ou entre les sites.
La corrosion sous contrainte des circuits primaires : plus de 80 fissures, aucune solution définitive
Depuis 2021, plus de 80 fissures ont été détectées sur les circuits primaires des réacteurs. La corrosion sous contrainte est un phénomène de fissuration qui affecte des composants au coeur du fonctionnement des réacteurs. EDF a proposé une stratégie de surveillance à long terme, sur laquelle l'ASNR doit encore se prononcer en 2026. Ce phénomène n'est pas résolu : il est sous contrôle à court terme, mais sa maîtrise dans la durée reste entièrement ouverte. Or, c'est précisément ce type de surveillance fine et continue que les réductions budgétaires compromettent en premier.
Les composants non remplaçables : une limite physique qui se rapproche
La cuve, l'enceinte de confinement et les câbles électriques sont les seuls éléments qu'un exploitant ne peut pas remplacer dans leur globalité. Leur état définit, en dernière instance, la limite réelle de vie d'un réacteur. Sur les cuves des réacteurs de 900 MW, l'ASNR n'a pas encore statué sur certains défauts de structure identifiés. Sur les circuits primaires, l'alliage Inconel 600, présent dans de nombreux réacteurs, présente des signes de corrosion documentés depuis 1980. Ces incertitudes non levées sont au coeur de la question de la prolongation des réacteurs au-delà de 60 ans.
Le changement climatique et la sûreté des centrales nucléaires : un facteur aggravant non anticipé
Des réacteurs conçus dans les années 1970 pour un environnement climatique stable doivent aujourd'hui faire face à des étiages plus sévères qui réduisent les capacités de refroidissement, à des épisodes de chaleur extrême, à des risques d'inondation accrus. L'ASNR exige que ces contraintes nouvelles soient intégrées dans les démonstrations de sûreté. Mais cette intégration suppose des capacités d'expertise et de modélisation que les coupes budgétaires fragilisent directement.
Le risque concret : un parc vieillissant, avec des défauts structurels non entièrement résolus, exploité dans un environnement climatique dégradé, surveillé par une autorité dont les moyens diminuent. C'est une accumulation de fragilités qui, individuellement, peuvent sembler gérables, mais dont la conjonction augmente objectivement la probabilité d'un événement grave.
2. Une réglementation qui s'assouplit au moment où il faudrait l'exiger davantage
La deuxième menace est réglementaire. Elle est plus discrète, mais potentiellement plus grave encore, car elle modifie le cadre même dans lequel les risques sont évalués et encadrés.
Lors de son audition devant l'OPECST, l'ASNR a inscrit parmi ses grands chantiers la simplification des règles générales d'exploitation nucléaire, dans « une volonté collective avec EDF d'aller vers plus de simplification », selon les mots mêmes de son président Pierre-Marie Abadie. Cette démarche concerne à la fois le parc existant et les futurs EPR2.
La question n'est pas de savoir si des règles peuvent être clarifiées. Elle est de savoir ce que l'on simplifie, pourquoi, et à quel moment. Les règles générales d'exploitation ont été renforcées progressivement après chaque événement significatif, après Three Mile Island, après Tchernobyl, après Fukushima. Elles sont le dépôt des leçons tirées de l'expérience mondiale. Les alléger pour réduire la charge des exploitants et des constructeurs, au moment précis où le parc vieillit et où des investissements colossaux sont engagés, c'est prendre le risque de désapprendre ce que l'histoire nucléaire a enseigné au prix fort.
Plus préoccupant encore : pour le 5ème réexamen périodique des réacteurs de 900 MW, qui conditionne leur prolongation de 50 à 60 ans, les objectifs de sûreté sont désormais « stabilisés », c'est-à-dire maintenus au même niveau que lors du réexamen précédent. Or, pour les 4èmes réexamens, ces objectifs avaient été revus à la hausse. La logique voudrait que des réacteurs plus vieux, avec des composants non remplaçables plus usés, dans un environnement plus contraignant, fassent l'objet d'exigences accrues. C'est l'inverse qui se produit.
Et la décision est imminente : l'ASNR doit se prononcer d'ici fin 2026 sur la possibilité d'une exploitation au-delà de 60 ans pour les réacteurs de 1,3 GW, une décision historique, sans précédent en France, portant sur des installations conçues pour 40 ans.
Le risque concret : une réglementation qui s'allège exactement quand les enjeux augmentent, au bénéfice d'une compétitivité économique à court terme, au détriment d'une sûreté dont les défaillances, elles, sont irréversibles.
3. Un régulateur appauvri face à des enjeux sans précédent
La troisième menace est budgétaire. Elle est la plus mesurable, et peut-être la plus immédiatement dangereuse, parce qu'elle affaiblit précisément l'institution chargée de faire face aux deux premières.
Le président de l'ASNR a exprimé une « préoccupation forte » : les coupes budgétaires 2026 sur le budget de l'ASNR atteignent environ 30 millions d'euros, soit près d'un quart des 135 millions alloués au fonctionnement. Le budget adopté pour 2025 s'élevait à 359 millions d'euros, puis est descendu à 347,5 millions dans la loi de finances pour 2026. Des surgels supplémentaires ont encore amputé le programme Sûreté nucléaire et Radioprotection de 2,5 millions d'euros en autorisations d'engagement et 2,7 millions en crédits de paiement. Certains travaux ont d'ores et déjà été différés. Cette situation est d'autant plus paradoxale que le Gouvernement avait pourtant affiché sa volonté de « sanctuariser » les moyens de la sûreté nucléaire.
Ces coupes frappent en priorité la recherche à long terme, le renouvellement des outils d'expertise, la modernisation des systèmes d'information, c'est-à-dire exactement les capacités dont l'ASNR a besoin pour instruire les dossiers de prolongation des réacteurs au-delà de 60 ans, surveiller la corrosion sous contrainte sur le parc vieillissant, intégrer les effets du changement climatique dans les démonstrations de sûreté, et contrôler la construction des EPR2.
À cela s'ajoutent les enjeux du démantèlement du parc nucléaire français et de la gestion des combustibles usés, que l'on ne peut continuer à différer sans conséquences. Le programme de démantèlement du CEA accuse déjà des retards significatifs, faute de moyens suffisants en un moment où les ressources d'ingénierie sont en concurrence directe avec les chantiers de construction. Sur les combustibles usés, les piscines de La Hague atteindront leur capacité de saturation en 2040 et les nouvelles capacités ne sont pas prévues avant cette même échéance, sans marge aucune en cas d'aléa.
Le risque concret : un régulateur dont on réduit les moyens au moment précis où il doit surveiller davantage, décider de questions historiques et contrôler des chantiers colossaux. C'est structurellement le pire moment pour appauvrir l'autorité de sûreté.
Ce que tout cela signifie
La Cour des comptes l'a dit en novembre 2025 : le parc nucléaire français est confronté à un alourdissement des opérations lié au vieillissement, à la persistance de difficultés structurelles dans la maintenance, et à un programme d'investissement massif dont les coûts sont considérables. C'est dans ce contexte que l'on choisit simultanément de réduire les moyens du contrôleur, d'assouplir les règles de l'exploitant, et de prolonger des installations au-delà de leur durée de vie initiale.
Ces trois choix, pris séparément, peuvent chacun trouver une justification. Pris ensemble, ils dessinent une trajectoire dont la direction est claire : on sacrifie la sûreté présente aux impératifs économiques du programme EPR2, dont le coût astronomique est sans doute l'une des contraintes majeures qui pèsent sur l'ensemble des arbitrages.
Qui peut raisonnablement accepter d'augmenter le risque d'accident nucléaire en France ? Avec tout ce que cela implique en termes de conséquences humaines, environnementales, économiques et politiques, dans une situation budgétaire aussi contrainte, avec un parc aussi vieillissant, et des déchets dont la gestion reste en suspens ?
La sûreté nucléaire n'est pas une variable d'ajustement. Elle est une obligation de résultat, dont la défaillance serait irréversible. Reporter aujourd'hui les investissements nécessaires, c'est transférer demain sur la collectivité entière des risques que nous avons aujourd'hui, et seulement aujourd'hui, la capacité de prévenir.
Questions fréquentes
Q. Qu'est-ce que la corrosion sous contrainte et pourquoi représente-t-elle un risque pour le parc nucléaire français ?
R. La corrosion sous contrainte est un phénomène de fissuration affectant les circuits primaires des réacteurs. Depuis 2021, plus de 80 fissures ont été détectées sur le parc français. EDF a proposé une stratégie de surveillance à long terme, mais l'ASNR doit encore se prononcer en 2026. Le phénomène est contenu à court terme ; sa maîtrise sur la durée reste entièrement ouverte, ce qui en fait un facteur de risque structurel pour la prolongation des réacteurs.
Q. Pourquoi la prolongation des réacteurs nucléaires au-delà de 60 ans soulève-t-elle des inquiétudes ?
R. Les réacteurs français ont été conçus pour une durée de vie de 40 ans. Leur prolongation au-delà de 60 ans porte sur des composants non remplaçables (cuves, enceintes de confinement, câbles) dont l'état est déterminant. Or les objectifs de sûreté pour le 5ème réexamen périodique des 900 MW ont été maintenus à leur niveau antérieur, alors que le vieillissement accéléré commandait des exigences accrues.
Q. Quelles sont les conséquences des coupes budgétaires 2026 sur l'ASNR ?
R. Le budget de l'ASNR a été réduit d'environ 30 millions d'euros, soit près d'un quart de ses ressources de fonctionnement. Ces coupes affectent en priorité la recherche à long terme, les outils d'expertise et les systèmes d'information nécessaires pour instruire les dossiers de prolongation des réacteurs, surveiller la corrosion et contrôler la construction des EPR2.
Q. Comment le changement climatique affecte-t-il la sûreté des centrales nucléaires françaises ?
R. Conçues dans les années 1970 pour un environnement climatique stable, les centrales françaises font face à des étiages plus sévères (réduction des capacités de refroidissement), à des épisodes de chaleur extrême et à des risques d'inondation accrus. L'ASNR exige leur intégration dans les démonstrations de sûreté, mais les coupes budgétaires fragilisent directement les capacités d'expertise requises.



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