Pesticides : l'industrie a copié le manuel du climatoscepticisme. Mot pour mot.
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Lettre de l'environnement - Mai 2026
Par Corinne Lepage, Avocate associée et Présidente
Il existe une scène centrale dans Perdre la Terre de Nathanaël Rich. Nous sommes en 1979. Un ingénieur d'Exxon présente à sa direction une modélisation du réchauffement climatique d'une précision remarquable. Les conclusions sont sans ambiguïté. La direction prend note et décide, méthodiquement, de faire le contraire de ce que la science commande.
Ce qui suivra, à savoir le financement de Think Tanks, le recours à des scientifiques appointés et la fabrication industrielle du doute pendant trois décennies, coûte aujourd'hui à ExxonMobil et aux autres majors des procès en série aux États-Unis pour dissimulation délibérée d'informations qu'elles détenaient.
Ce manuel de désinformation n'a pas été détruit après usage. Il a été transmis, perfectionné et appliqué à d'autres secteurs industriels. L'agrochimie l'a repris avec une efficacité redoutable.
Une filiation documentée : du tabac au pétrole, du pétrole aux pesticides
La filiation entre ces stratégies est documentée. Les compagnies pétrolières avaient elles-mêmes hérité leurs méthodes de l'industrie du tabac. Philip Morris avait ouvert la voie dès les années 1950, face aux premières études établissant le lien entre tabagisme et cancer du poumon. Le principe demeure invariable : il ne s'agit pas de gagner la bataille des faits, mais de retarder la reconnaissance de ces faits. Un horizon de dix ans gagné représente des milliards de dollars préservés.
Concrètement, cette stratégie de désinformation scientifique prend plusieurs formes que les Monsanto Papers, documents internes révélés en 2017 par les journalistes Stéphane Foucart et Stéphane Horel dans Le Monde, ont rendues visibles avec une clarté saisissante. Le ghostwriting consiste à faire rédiger des études scientifiques, en tout ou partie, par des cabinets liés à l'industrie, avant de les faire signer par des chercheurs reconnus rémunérés pour y apposer leur nom et leur crédibilité.
L'infiltration des revues à comité de lecture prend quant à elle la forme de lettres de controverse publiées non pour apporter une contribution scientifique, mais pour créer du bruit, semer le doute et donner l'apparence d'un débat là où il n'en existe pas. À cela s'ajoutent la diffamation organisée des scientifiques indépendants publiant des résultats gênants pour l'industrie, ainsi que l'astroturfing, soit la création de faux collectifs citoyens ou de pseudo-think tanks scientifiques destinés à simuler une opinion publique que l'industrie ne pouvait fabriquer par d'autres moyens.
Foucart, Horel et le sociologue Sylvain Laurens ont mis un nom sur les acteurs contemporains de ce système dans Les Gardiens de la raison (La Découverte, 2020) : des agences spécialisées qui ne visent plus seulement le ministre ou le haut fonctionnaire, mais le blogueur scientifique, le professeur de lycée, le youtubeur, tous transformés en relais de messages industriels qu'ils croient défendre au nom de la rigueur scientifique.
Les Monsanto Papers : la preuve par les archives internes
Ce qui rend les Monsanto Papers si accablants, c'est qu'ils ne révèlent pas seulement une stratégie de communication. Ils révèlent que l'entreprise savait. Ses propres équipes scientifiques nourrissaient des doutes sérieux sur certains effets de ses produits. Des campagnes concertées ont néanmoins été menées pour décrédibiliser le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) lorsqu'il a classé le glyphosate comme cancérogène probable en 2015, non pas parce que la science était fausse, mais parce que les conclusions compromettaient le narratif commercial.
Cette révélation a conduit à la création d'une commission spéciale au Parlement européen et a alimenté des milliers de procès aux États-Unis. Bayer, qui avait racheté Monsanto en 2018 en pleine connaissance de cause, a depuis provisionné plus de dix milliards de dollars pour régler ces litiges. En Europe, le glyphosate a pourtant été renouvelé pour dix ans en 2023 et fait aujourd'hui l'objet d'un recours devant le Tribunal de l'Union européenne.
Contamination aux pesticides et aux PFAS : des données officielles alarmantes
Pendant ce temps, la contamination s'étend silencieusement. Les données disponibles ne proviennent pas de militants mais des plans de surveillance officiels de l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), analysés chaque année par des organisations non gouvernementales spécialisées.
Le dernier rapport, fondé sur les données officielles de 2023, est sans équivoque : 61 % des fruits et légumes non biologiques vendus en France contiennent au moins un résidu de pesticide détecté. Les cerises atteignent 95 %, le raisin 86 % et les clémentines 80 %. Au total, 78 % de l'ensemble des fruits analysés sont concernés.
Sur les PFAS-pesticides, ces polluants éternels que l'on associe généralement aux mousses anti-incendie ou aux emballages alimentaires mais dont plusieurs substances actives phytosanitaires font partie, la tendance est particulièrement alarmante. En France, la proportion de fruits contaminés est passée de 3,4 % en 2011 à 25,1 % en 2021. Pour les légumes, elle est passée de 2 % à 8,6 % sur la même période. Le fongicide fluopyram figure systématiquement parmi les substances les plus fréquemment détectées, y compris dans des cerises à hauteur de 85 % des échantillons et dans des fraises à hauteur de 73 %.
Les PFAS ne se dégradent pas. Ils s'accumulent dans les sols, dans les eaux et dans les organismes. À faible dose et sur le long terme, ils sont associés à des cancers du rein et du testicule, à des perturbations hormonales et à une réduction de la réponse immunitaire. L'étendue réelle de la contamination demeure sous-estimée, faute de recherche suffisante portant sur les métabolites concernés, dont le TFA, suspecté d'être reprotoxique.
Capture réglementaire : quand la déréglementation institutionnelle prend le relais de la désinformation
La désinformation scientifique ne constitue que le premier étage de la stratégie industrielle. Le second, peut-être plus efficace, est la capture des processus réglementaires eux-mêmes.
La révision du règlement REACH, socle de la réglementation européenne sur les substances chimiques en vigueur depuis 2007, aurait représenté une avancée majeure. Elle devait notamment inverser la charge de la preuve en faisant peser la démonstration de l'innocuité sur le fabricant mettant un produit sur le marché, et non sur les autorités publiques devant en prouver la nocivité.
Cette inversion fondamentale aurait changé l'économie entière du secteur chimique. Elle a été enterrée. Une analyse du Corporate Europe Observatory publiée début 2026 en documente les mécanismes : des dizaines de réunions entre représentants de l'industrie chimique et la Commission européenne, concentrées exclusivement sur ce dossier et orchestrées par le CEFIC, premier groupe de lobbying sectoriel à Bruxelles, avec l'appui des géants BASF, Henkel, Arkema et L'Oréal.
Sur les pesticides, la manœuvre prend une forme encore plus radicale avec le paquet Omnibus présenté fin 2025 par le commissaire Oliver Várhelyi. La mesure centrale consiste à supprimer la réautorisation périodique des substances actives pesticides. Aujourd'hui, chaque substance doit être réévaluée à la lumière des connaissances scientifiques les plus récentes tous les dix à quinze ans. C'est précisément ce mécanisme qui permet, en théorie, de retirer du marché une substance dont la toxicité, révélée par des études indépendantes publiées après son autorisation initiale, s'avère inacceptable. L'Omnibus propose d'y mettre fin, au nom de la simplification administrative et de la compétitivité agricole. La formulation est habile. Derrière elle se profile une conséquence concrète : les avancées de la science indépendante sur la toxicité des pesticides pourraient tout simplement ne plus être prises en compte dans les décisions d'autorisation. Ce que l'industrie n'a pas réussi à obtenir par la désinformation scientifique, elle chercherait à l'obtenir par la déréglementation institutionnelle.
En France, le tableau est complété par une révélation troublante : quatre membres du Conseil Scientifique du Haut-Commissariat au Plan ont dénoncé publiquement, dans le corps même du rapport qu'ils avaient été chargés d'éclairer, les pressions exercées par le ministère de l'Agriculture pour minimiser l'impact sanitaire des pesticides et exagérer l'efficacité des mesures prises. Il ne s'agit plus de lobbying externe. Il s'agit d'une tentative d'altération de la science publique depuis l'intérieur de l'État.
Des faits scientifiques établis et des responsabilités juridiques croissantes
Les faits scientifiques, eux, ne bougent pas. Le CIRC a classé le glyphosate comme cancérogène probable en 2015 et a maintenu ce classement malgré dix ans d'attaques coordonnées de l'agrochimie. L'INSERM a publié une expertise collective de près de mille pages sur l'impact sanitaire des pesticides, dont les conclusions convergent avec celles du CIRC sur plusieurs pathologies. Le lymphome non hodgkinien, le cancer de la prostate et la maladie de Parkinson figurent désormais parmi les maladies professionnelles reconnues des agriculteurs au titre de l'exposition aux pesticides.
Les juridictions américaines ont condamné Bayer/Monsanto à des milliards de dollars d'indemnisations, sur le fondement de la forte probabilité d'imputabilité des maladies des plaignants au glyphosate. Le standard de preuve retenu, soit la probabilité scientifique raisonnable, est exactement celui que l'industrie s'est toujours efforcée de rendre inatteignable en finançant le doute.
Une question désormais politique et morale
La question n'est donc plus scientifique. Elle est politique et morale. Pourquoi les pouvoirs publics sont-ils capables de mobiliser des ressources considérables face à une alerte sanitaire émergente, et structurellement incapables de traiter une crise sanitaire silencieuse, documentée depuis des décennies, dont les coûts de dépollution des sols et des eaux sont intégralement supportés par les contribuables ?
Le sociologue François Dedieu, directeur de recherche à l'INRAE, a eu le courage de nommer ce mécanisme : le confort de l'ignorance organisée. Il ne s'agit pas d'une absence de connaissance, mais d'une décision implicite, diffuse et pourtant réelle de ne pas savoir ce qu'il serait coûteux de savoir.
Cette décision a un coût. Il est simplement externalisé : sur les agriculteurs malades, sur les écosystèmes appauvris, sur les nappes phréatiques contaminées pour des décennies, sur les générations futures dont le développement neurologique et hormonal sera affecté par des expositions ayant commencé avant leur naissance.
Le climatoscepticisme nous a coûté vingt ans. On ne mesure pas encore ce que le déni organisé autour des pesticides nous aura coûté. Mais les données s'accumulent. Et l'histoire, quand elle se répète, finit toujours par se souvenir de qui savait.


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