Sécurité incendie : l'extension de compétences sans les moyens
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Par Madeleine Babès, avocate associée
Depuis la mi-juillet 2026, la Gironde vit l'un des épisodes les plus dévastateurs de son histoire récente : des dizaines de milliers d'hectares brûlés, un nombre vertigineux de personnes évacuées, des sapeurs-pompiers morts en intervention et d'autres qui s'épuisent à lutter sans relâche.
Le 5 août 2026, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a annoncé que le feu en Gironde était enfin « fixé ».
Le bilan s'établit désormais à environ 42 000 hectares brûlés et plus de 220 000 personnes évacuées au total.
Face à ces images, le débat se concentre presque toujours sur les moyens de lutte : avions, effectifs, colonnes de renfort venues de toute la France et même d'Europe. Il s'arrête plus rarement sur une question plus discrète, et pourtant décisive : qui était censé garantir, en amont, que le feu puisse être combattu ? Et qui est responsable en cas de carence ?
La réponse est simple : ce sont les communes et les départements qui organisent la sécurité incendie. L'État fixe les règles, mais n'en assume pas le coût de façon comparable : sa participation se limite, pour l'essentiel, à un fonds d'aide à l'investissement devenu quasi symbolique. Il fait porter l'essentiel de la charge aux collectivités, dont certaines n'ont tout simplement pas les moyens de suivre.
Ce déséquilibre est désormais chiffré précisément. Selon François Sauvadet, président de l'Assemblée des départements de France, les Services départementaux d'incendie et de secours (SDIS) disposaient d'un budget total de 6,2 milliards d'euros en 2025, financé à 54 % par les départements, l'essentiel du reste par les communes et intercommunalités, l'État n'en supportant que 3 % environ.
Cette dépendance aux renforts n'a rien d'un accident de parcours. Dès 2006, un rapport sénatorial alertait déjà sur le manque d'avions bombardiers d'eau. En 2022, le Président de la République avait promis de faire passer la flotte de douze à seize Canadair : deux appareils ont été financés depuis, pour une livraison qui n'est plus attendue avant 2028, voire au-delà. Côté effectifs, le corps des sapeurs-pompiers a la grande particularité d'être doté à 80% de pompiers volontaires, qui sont passés de 250 000 en l'an 2000 à un peu plus de 200 000 aujourd'hui, alors que les interventions, elles, ne cessent de se multiplier.
Le rapport Vogel de novembre 2025 confirme que ce risque de rupture capacitaire s'est déjà matérialisé : à certaines périodes critiques de l'été 2024, seuls trois Canadair sur douze étaient opérationnels. En juillet 2025, le sous-dimensionnement de la flotte a même obligé à arbitrer entre des demandes simultanées dans l'Aude et les Bouches-du-Rhône, avant que le mégafeu de l'Aude d'août 2025 ne démontre à nouveau les limites du dispositif.
Ce déclin n'a rien d'inévitable. Lorsque l'État a voulu se donner des moyens à la hauteur d'un risque, il l'a fait : c'est ce qui s'est produit en 1811, quand Napoléon a créé à Paris un bataillon de pompiers érigé en corps militaire, encore doté en conséquence deux siècles plus tard. Mais pour le reste du territoire, la logique s'est inversée : l'État délègue l'obligation sans en assurer le financement.
C'est pourtant contraire à l'esprit même de la Constitution selon lequel toute nouvelle charge imposée aux communes doit s'accompagner des ressources pour l'assumer. Or, depuis 2015, chaque commune doit garantir une réserve d'eau suffisante pour les pompiers, sans qu'aucun financement dédié n'accompagne cette obligation. S'y ajoutent le débroussaillement autour des habitations, sous la responsabilité du maire, et les plans de prévention qui conditionnent les autorisation d'urbanisme et la façon dont les maires peuvent aménager leur territoire.
L'exemple de la commune des Bottereaux, dans l'Eure, résume la situation à lui seul : 380 habitants, un budget d'investissement annuel de 210 000 euros, et une mise aux normes chiffrée jusqu'à 3,6 millions d'euros. Autrement dit, une exigence tout simplement hors de portée. Une proposition de loi censée assouplir ces règles pour les petites communes est en discussion au Parlement depuis 2021, sans avoir jamais abouti.
Par ailleurs, aucune réforme du modèle de financement des SDIS n'a été annoncée par le gouvernement à la suite des incendies de l'été 2026.
Reste une question de bon sens : peut-on continuer à imposer des obligations aux communes tout en sachant, preuves à l'appui, qu'elles n'auront pas les moyens de les remplir ? La sécurité incendie relève des maires depuis 1884. Mais l'État n'a cessé, depuis, d'élargir cette responsabilité sans jamais y attacher les ressources correspondantes, alors même qu'il savait, à chaque étape, ce qu'il en coûterait.
Il ne s'agit pas de remettre en cause la gestion locale de ces sujets, qui reste justifiée par la proximité avec le terrain. Le problème, c'est l'accumulation de règles qui pèsent chaque année un peu plus sur des budgets communaux déjà contraints, sans qu'aucune étude sérieuse n'ait jamais mesuré ce que cela représente vraiment pour les plus petites d'entre elles.
C'est pourquoi le mot « abandon » convient sans doute mieux que celui d'« extension » de compétence. Une extension mal financée laisse au moins à la collectivité la maîtrise de ce qu'elle assume ; un abandon la laisse seule face à un risque qu'elle n'a pas choisi. Ce que l'État abandonne ainsi, c'est la garantie même de la protection des populations, face à un risque appelé à croître avec le dérèglement climatique.
À cela s'ajoute un autre chantier, dans lequel, cette fois-ci, l'État va réellement devoir s'investir : celui des conditions de travail des pompiers eux-mêmes. Un exemple suffit à l'illustrer : sur une garde de 24 heures, seules 17 heures sont aujourd'hui comptées et rémunérées comme du temps de travail effectif. Et ce n'est qu'une illustration parmi d'autres du manque de reconnaissance d'un métier de plus en plus exposé.
Il n'existe pas de solution miracle à un sujet aussi complexe. Mais l'absence de solution parfaite ne peut plus justifier l'absence d'action. Il faut mettre autour d'une table pompiers, élus locaux et État, avant que le prochain été ne vienne, une fois de plus, rappeler l'urgence de le faire.



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